Avant de décrire plus en détail ses fondements et ses pratiques, il est nécessaire de préciser quelques notions d’ordre général concernant les thérapies assistées par l’animal, ou facilitées par l’animal, appelées aussi parfois, plus simplement, thérapies animales ou zoothérapies. La diversité de la terminologie employée témoigne d’un manque de consensus quant au rôle exact tenu par l’animal dans ces pratiques qui impliquent surtout des animaux domestiques et de compagnie. On comprend qu’ils sont utilisés comme médiateurs par le thérapeute. En revanche, on comprend moins bien comment un chien, un chat, un cheval, un lapin ou un oiseau peuvent indifféremment participer au traitement de personnes âgées, d’adolescents en rupture avec la société, de détenus, d’enfants hospitalisés, de personnes souffrant d’un déficit moteur ou mental et d’enfants autistes. La variété des espèces animales choisies, combinée à la pluralité des troubles et de leurs symptômes, requiert d’analyser sérieusement les thérapeutiques employées, les objectifs attendus, les moyens mis en œuvre pour les atteindre, et d’expliquer clairement la motivation du choix de l’animal. Les critères sélectifs déterminant le choix d’utiliser un animal en particulier et les « spécialités animales » demeurent toujours flous.
6Le chien (animal le plus utilisé) participe dans le traitement des psychoses, des dépressions, des aphasies, des désordres émotionnels et des problèmes liés au vieillissement. Le cheval intervient dans des cas de psychoses, dépressions, désordres émotionnels, paralysies cérébrales et retards mentaux combinés à des difficultés d’apprentissage. Un animal unique peut donc être employé comme médiateur dans le traitement de divers troubles. De plus, les « spécialités » de chaque espèce sont redondantes.
7Selon la littérature concernée, le dauphin est utilisé dans des cas d’autisme, de dépression, de retard mental, de difficultés motrices et langagières et, plus rarement, en cas de lésions cutanées ou de déficiences immunitaires. Des articles décrivent l’intervention bénéfique du dauphin dans le traitement de cas d’anorexie, de cécité, de surdité, de phobies, de cancer, d’une mauvaise estime de soi… Il n’existe donc pas, a priori, de profil type du patient nécessitant une delphinothérapie, patient qui par ailleurs associe fréquemment plusieurs de ces troubles. À titre illustratif, je présenterai très brièvement le déroulement général de certaines séances de delphinothérapie. Le soigneur-animalier renforce les comportements des dauphins tels que : se tenir à proximité, se laisser caresser, rester en surface, etc. D’après les interprétations qu’il donne aux personnes en souffrance, ces postures sont les manifestations d’un intérêt du dauphin à leur égard et témoignent de la réussite de l’interaction. Avec le thérapeute (resté sur le bord du bassin), il aide ces personnes à penser qu’elles peuvent parvenir à être en relation avec l’autre (ici un animal « intelligent ») et établir, avec succès, une communication. Les comportements de l’animal sont utilisés par le thérapeute comme renforçateur positif des actions du patient et lui garantissent une amélioration dans la qualité de sa communication. Il est à noter que le « sourire » de l’animal accentue cette impression de réussite dans l’échange.
8Ce type de thérapie est né, conjointement, aux États-Unis et en Angleterre, dans les années 1970, mais s’est réellement développé dans les années 1980. Ses précurseurs sont Bettsy Smith (anthropologue) et David Nathanson (psychologue) aux États-Unis, et Horace Dobbs (neurophysiologiste) en Grande-Bretagne. Son principe consiste à placer des enfants au contact d’un dauphin (un « dauphin souffleur » en général) en présence d’un thérapeute ou/et d’un psychologue. Ce contact peut se faire lorsque l’enfant est dans l’eau ou sur le bord du bassin. Smith a travaillé essentiellement avec des enfants et des adolescents autistes en employant une thérapie par le jeu. Ses résultats montrent une augmentation du temps de concentration de ses jeunes patients et l’émergence de réponses sociales. Cependant, comme elle le précise elle-même, dauphins ses études n’apportent pas de preuves scientifiques quant à un effet spécifique du dauphin dans le traitement de l’autisme. Le premier programme régulier de delphinothérapie a été initié en 1988 au Dolphin Research Center (Étas-Unis). Nathanson a systématisé ces séances d’un type particulier avec des dauphins. Il avance que ces animaux, mis en présence de personnes souffrant de sévères handicaps mentaux, augmentent leur niveau d’attention et leur motivation, et, en conséquence, facilitent les capacités motrices et langagières de ces personnes. La démarche de Nathanson est un peu plus scientifique que celle de Smith. Alors que Smith met l’accent sur le côté relationnel, analysant ses résultats en termes de communication, de relation, de jeu et d’émotion, les séances de Nathanson apparaissent plus structurées, les interactions avec les dauphins sont plus contrôlées et les résultats sont interprétés dans une perspective cognitive (attention, motivation, apprentissage). Cependant, une étude a mis en évidence un manque de rigueur et de sérieux dans la méthodologie employée, l’analyse et l’interprétation des résultats (Marino et Lilienfield, 1998). Trop peu de travaux emploient une démarche scientifique et élaborent des protocoles de recherche. Avec un souci d’objectivation scientifique, la psychologue V. Servais a étudié les effets de séances de delphinothérapie sur douze enfants diagnostiqués autistes (Servais, 1999) [1]. Cette étude s’est déroulée en Belgique et a duré quatre ans. De nombreux problèmes sont survenus dans sa réalisation qui peuvent avoir détourné le but premier de celle-ci. En effet, pour lutter contre « l’univers merveilleux du dauphin » et par souci de scientificité, peu de place a été laissée à la communication et à l’interaction. Les résultats obtenus ne permettent pas de conclure de façon définitive quant à l’existence d’un effet positif des dauphins sur l’apprentissage et sur le niveau attentionnel et communicationnel de ces enfants. Cependant, ce projet a montré que cela pouvait marcher dans certaines circonstances et que le dauphin n’a pas d’effet thérapeutique : c’est « ce qu’en fait » le thérapeute dans sa relation au patient qui contribue à la thérapeutique. De tels travaux sont nécessaires et ils mériteraient d’être réalisés et analysés dans la perspective d’une cognition sociale située. Cette approche reconnaît l’existence d’états mentaux et d’une intentionnalité subjective et elle prend en compte la prégnance du contexte de réalisation de toute action. Il est dommage que ces résultats préliminaires aient été, et soient encore, exploités comme une preuve que la démarche scientifique et l’élaboration d’un protocole de recherche sont inutiles ou néfastes. Le projet belge s’est achevé en 1996, il est fort regrettable qu’en dix ans aucun autre paradigme scientifique n’ait été développé.
9Pour justifier de l’utilisation du dauphin, une particularité perceptive de l’animal (son sonar) est mise en avant. Le fait que cette capacité à générer des ultrasons soit quantifiable apporte un aspect scientifique à la pratique. Malheureusement, en dépit de quelques suppositions hasardeuses sur la véracité du bienfait thérapeutique des ondes delphiniennes sur l’homme (Cole, 1996), aucune analyse scientifique sérieuse n’a pu prouver que tel était bien le cas. Au contraire, les études réalisées montrent que les séances de delphinothérapie ne répondent aucunement aux critères retenus dans les traitements médicaux utilisant les ultrasons (c’est-à-dire fréquence et durée d’exposition, niveaux d’intensité) (Brensing, 2005). Dans un article récent, Antonioli et Reveley (2005), se plaçant dans une approche holistique, ont montré que les interactions avec des dauphins pouvaient atténuer les symptômes d’une dépression modérée. Comme pour l’étude belge, ces auteurs suggèrent que l’amélioration de l’état des patients n’est pas uniquement due au dauphin. Il n’est qu’un médiateur, ce n’est pas lui qui fait le travail thérapeutique. On se demande alors s’il ne serait pas possible d’obtenir des résultats similaires sans le dauphin et l’on déplore le manque d’information concernant le travail du thérapeute, la nature et la forme de la thérapeutique et le contenu des sessions.
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